Mektub · l'horoscope calculé

Quand les rois obéissaient aux étoiles : l'histoire vraie de l'astrologie au pouvoir

Publié le · Lecture : 8 min · Par La rédaction Mektub

Oui, pendant plus de deux mille ans, des souverains ont consulté le ciel avant de décider. Tibère gardait son astrologue Thrasylle près de lui, le calife al-Mansour a fait choisir par ses astrologues le moment de fonder Bagdad, en 762, et Catherine de Médicis a demandé à Nostradamus l'horoscope de ses enfants. Ces croyances ont pesé sur des choix bien réels. Elles ne prouvent pas pour autant que les astres prédisent : les « prédictions » célèbres se lisent presque toujours après coup.

Gravure ancienne : le roi Henri II sur son lit de mort aux Tournelles, entouré de la cour, en 1559
La mort d'Henri II aux Tournelles, à Paris, le 10 juillet 1559, gravée par Tortorel et Perrissin vers 1570. Le quatrain de Nostradamus ne sera associé à cette mort qu'en 1614. Archive : Paris Musées / Musée Carnavalet (open content CC0) · licence CC0 1.0 (domaine public) · source

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Les chapitres de la vidéo
  1. 0:00 Et si les étoiles avaient changé l'Histoire ?
  2. 0:42 Tibère et l'astrologue au bord du vide
  3. 2:41 Babylone : le ciel écrit pour les rois
  4. 4:18 Bagdad, 762 : une ville née sous les étoiles
  5. 5:43 Tycho Brahe et Kepler, savants et astrologues
  6. 8:02 Nostradamus et la mort du roi
  7. 9:41 Du palais au journal : l'horoscope pour tous
  8. 11:07 Pourquoi regardons-nous encore le ciel ?

Tibère faisait-il vraiment jeter ses astrologues dans la mer ?

Nous sommes sur l'île de Rhodes, quelques années avant notre ère. Tibère n'est pas encore empereur : il s'est retiré loin de Rome, et il s'intéresse aux astres. D'après l'historien Tacite, quand il consulte un astrologue, il le reçoit tout en haut de sa maison, bâtie sur des rochers. Un seul serviteur, robuste, le guide par un sentier escarpé. Au retour, si Tibère pense avoir été trompé, le serviteur pousse l'homme dans la mer (Tacite, Annales, VI, 21).

Ce jour-là, l'astrologue s'appelle Thrasylle. Il annonce à Tibère qu'il régnera. Tibère lui tend un piège : connaît-il son propre avenir ? Thrasylle calcule, hésite, puis se dit en grand danger, maintenant. Tibère le serre dans ses bras et en fait l'un de ses proches. Thrasylle mourra en 36, un an avant l'empereur.

Tête en marbre de l'empereur Tibère, art romain du Ier siècle, vue de face
Portrait en marbre de Tibère (règne de 14 à 37), art romain du Ier siècle, J. Paul Getty Museum. Archive : J. Paul Getty Museum (Open Content) · licence CC0 1.0 (domaine public) · source

S'est-il vraiment passé cela ? Tacite écrit vers 115-120, un siècle après les faits, et il n'aime pas Tibère. Suétone raconte une promenade et un bateau ; Dion Cassius parle de remparts. Trois versions, mais un même fond : un astrologue menacé de mort, puis épargné. Tacite avoue lui-même que son jugement hésite entre le destin et le hasard. Une chose est sûre : en l'an 16, sous Tibère, le Sénat chasse les astrologues d'Italie (Tacite, Annales, II, 32).

Que lisaient les astrologues de Babylone dans le ciel ?

Il y a près de quatre mille ans, en Mésopotamie, des scribes regardent le ciel chaque nuit. Pas pour sa beauté : pour le roi. Une éclipse, une planète qui apparaît, la Lune entourée d'un halo, tout est un message. Ils notent ces présages sur des tablettes d'argile : si tel signe apparaît, il arrivera telle chose au royaume. La grande collection de ces présages, l'Enūma Anu Enlil, compte environ soixante-dix tablettes et des milliers de présages (Babylonian astrology).

Tablette d'argile couverte d'écriture cunéiforme, commentaire d'une série de présages célestes
Commentaire de la 5e tablette de l'Enūma Anu Enlil, la série des présages célestes, Babylonie, fin du Ier millénaire avant notre ère. Archive : The Metropolitan Museum of Art (Open Access) · licence CC0 1.0 (domaine public) · source

À force d'observer pendant des siècles, les Babyloniens deviennent des astronomes remarquables : ils notent la position des planètes et apprennent à prévoir certaines éclipses.

Puis, il y a environ 2 400 ans, une tablette note le ciel au moment d'une naissance. Pas celle d'un roi : celle d'un enfant, désigné par le nom de son père et de ses ancêtres. La Lune sous la pince du Scorpion, Jupiter dans les Poissons, Vénus dans le Taureau. Et une seule promesse : « ce sera favorable pour toi ». C'est l'un des deux plus anciens horoscopes connus, tous deux de 410 avant notre ère : l'un est à Oxford, l'autre, plus ancien de quelques mois, au Louvre (Francesca Rochberg, Babylonian Horoscopes, 1998). Le ciel ne parle plus seulement au roi : il parle à chacun.

Schéma d'une roue du zodiaque avec la Lune dans le Scorpion et Jupiter dans les Poissons
Le ciel d'un des plus anciens horoscopes connus, en 410 avant notre ère : la Lune dans le Scorpion, Jupiter dans les Poissons. Image extraite du documentaire MEKTUB (schéma).

Bagdad est-elle née à une heure choisie par des astrologues ?

En 762, au bord du Tigre, le calife al-Mansour veut une capitale pour sa dynastie. Avant de poser la première pierre, il réunit ses astrologues, dont Nawbakht, un Persan, et un jeune savant de Bassora, Mashallah. Leur mission : choisir le moment de naissance de la ville, comme on dresse le thème d'un enfant. Ils retiennent la fin du mois de juillet, quand Jupiter, la planète des rois, se lève à l'est. Les sources hésitent entre le 30 juillet, le 31 juillet et le 2 août, mais le choix confié aux astrologues est rapporté par plusieurs auteurs (Round city of Baghdad).

La ville est ronde : un cercle d'environ deux kilomètres de large, quatre portes, et au centre le palais et la grande mosquée. Bagdad, la ville de la paix, devient l'une des plus grandes villes du monde, un centre de savoir où l'on traduit les savants grecs.

Plan ancien de la ville ronde de Bagdad au temps du calife al-Mansour, avec ses quatre portes et le Tigre
La ville ronde au temps d'al-Mansour, plan de Guy Le Strange (1900). Archive : Commons (ouvrage du domaine public) · licence domaine public · source

Est-ce grâce à son horoscope ? Rien ne permet de le dire. Mais l'horoscope, lui, a traversé les siècles : on le connaît par al-Bīrūnī, un savant qui écrit deux siècles et demi plus tard, et qui critiquera lui-même les astrologues. De la ville ronde, il ne reste aujourd'hui plus une pierre.

Tycho Brahe et Kepler étaient-ils astrologues ?

Huit siècles plus tard, en Europe, astronomie et astrologie sont encore la même affaire. En octobre 1566, un étudiant danois de dix-neuf ans observe une éclipse de Lune. Il s'appelle Tycho Brahe et affiche des vers latins : l'éclipse annonce la mort du sultan Soliman le Magnifique. Quelques semaines plus tard, la nouvelle arrive : Soliman est mort. Mais il était mort avant l'éclipse, le 6 septembre, devant une forteresse de Hongrie, et sa mort avait été cachée pour ne pas affoler l'armée (J. L. E. Dreyer, Tycho Brahe, 1890). Tycho n'a pas vu l'avenir : il a annoncé, sans le savoir, un passé secret.

Gravure ancienne : portrait de Tycho Brahe à quarante ans, dans un encadrement d'armoiries
Tycho Brahe à quarante ans, gravure d'après Jacques de Gheyn, Rijksmuseum. Archive : Rijksmuseum Amsterdam · licence CC0 1.0 (domaine public) · source

Ce jeune homme deviendra le plus grand observateur du ciel avant la lunette. À sa mort, ses mesures passent à Johannes Kepler, qui en tire les lois des orbites en ellipse. Et pourtant, Kepler gagne aussi sa vie avec les étoiles. Son calendrier de prédictions pour 1595 annonce un froid terrible, une révolte des paysans et une invasion turque : les trois arrivent. On a retrouvé au moins 800 thèmes dans ses papiers, dont celui qu'un client anonyme lui commande en 1608 : Wallenstein, futur chef des armées de l'empereur (Owen Gingerich, Dictionary of Scientific Biography).

Page manuscrite du premier horoscope de Wallenstein, écrit par Kepler en 1608
Le premier horoscope de Wallenstein, de la main de Kepler (1608), avec des annotations de Wallenstein. Archive : Commons (manuscrit du domaine public) · licence domaine public · source

Mais Kepler se méfie. Il appelle l'astrologie la petite fille folle de l'astronomie, écrit que si les astrologues disent parfois vrai, c'est par chance. Il rejette presque toutes leurs règles et ne garde que les angles entre les planètes. Le paradoxe de l'époque est là : le calcul du ciel devient une science, l'interprétation reste une croyance.

Nostradamus avait-il prédit la mort d'Henri II ?

En 1555, un médecin de Provence, Michel de Nostredame, publie ses Prophéties : des centaines de quatrains obscurs, presque sans dates. La reine Catherine de Médicis le fait venir à la cour et lui demande l'horoscope de ses enfants ; plus tard, son fils Charles IX le nomme médecin ordinaire (Nostradamus). En 1559, son mari, le roi Henri II, joute dans un tournoi à Paris. La lance de Montgomery se brise et le frappe à l'œil. Il meurt dix jours plus tard (Henri II)).

On associera à cette mort le quatrain du jeune lion qui surmontera le vieux, en champ de bataille, en duel, et lui crèvera les yeux dans une cage d'or (Les Prophéties, quatrain I, 35). Troublant ? Regardons les dates.

DateCe qui se passe
1555Le quatrain est imprimé à Lyon, dans la première édition des Prophéties
30 juin 1559Henri II est blessé à l'œil pendant la joute
10 juillet 1559Le roi meurt, à Paris
1614Le lien entre le quatrain et la mort du roi apparaît imprimé pour la première fois

Cinquante-cinq ans après les faits, donc, et même son disciple, qui commentait ses vers, ne l'avait pas fait (Nostradamus, d'après Pierre Brind'Amour). Le texte n'a pas changé : c'est la lecture qui est arrivée après l'événement. Un duel, une cage d'or, un jeune lion : c'est assez vague pour qu'on y reconnaisse, après coup, ce qu'on veut y voir.

Comment l'horoscope est-il passé du palais au journal ?

Peu à peu, le ciel quitte les palais : en France, l'Académie des sciences, fondée en 1666, laisse l'astrologie à la porte (Académie des sciences)). L'astrologie descend alors dans la rue, avec les almanachs.

Le 24 août 1930, elle entre dans les journaux. La princesse Margaret vient de naître, et le Sunday Express demande à un astrologue, R. H. Naylor, de dresser son ciel. L'article fait sensation (R. H. Naylor). Quelques semaines plus tard, Naylor écrit que des appareils volants britanniques seront en danger, surtout entre le 8 et le 15 octobre (Geoffrey Dean et al.).

Photographie ancienne du dirigeable britannique R101 en vol, en 1930
Le dirigeable R101 au-dessus de Hendon, le 28 juin 1930, trois mois avant sa chute. Archive : National Maritime Museum, Greenwich (Flickr Commons) · licence domaine public · source

Le 5 octobre 1930, le plus grand dirigeable britannique, le R101, s'écrase en France, près de Beauvais : 48 morts sur 54 personnes à bord (R101). On crie à la prédiction. Relisez les dates : le drame arrive trois jours avant la période annoncée. Mais le journal tient son astrologue. Naylor obtient une rubrique, puis publie douze prévisions, une pour chaque signe. Ce qui demandait le calcul d'un ciel pour une seule personne devient une rubrique lue par des millions.

Schéma d'un calendrier d'octobre 1930 : le 5 entouré, la période du 8 au 15 surlignée
Octobre 1930 : la période annoncée (du 8 au 15) et le jour de la catastrophe, le 5. Image extraite du documentaire MEKTUB (schéma).

Pourquoi regardons-nous encore le ciel ?

Parce que, pendant des siècles, des hommes puissants ont cru que les étoiles parlaient d'eux : un futur empereur qui gardait son astrologue près de lui, un calife qui faisait choisir le moment de naissance de sa ville, une reine qui demandait l'horoscope de ses enfants. Ces croyances ont pesé sur des décisions et laissé des traces : une ville, des archives, des mots. Quand vous dites « désastre », vous parlez encore d'une mauvaise étoile : le mot vient de l'italien disastro, où l'on entend astro, l'astre (Wiktionnaire).

Mais peser sur l'Histoire, ce n'est pas prouver que les astres prédisent. Comprendre le mouvement des planètes, c'est l'astronomie ; leur donner un sens pour nos vies, c'est l'astrologie. Le véritable pouvoir de l'astrologie n'a peut-être jamais été de prédire l'avenir, mais d'influencer les hommes qui voulaient le connaître.

Pour aller plus loin, découvrez pourquoi Mercure et Mars semblent reculer dans le ciel, et ce que l'astrologue de Louis XIV ne pouvait pas voir. Et pour le ciel qui vient : notre horoscope de l'hiver 2026-2027, signe par signe et votre année 2027 en détail.

Ce que disent les sources, et avec quelle certitude

ÉpisodeSource principaleCertitude
Tibère et ThrasylleTacite, Annales VI, 21 ; Suétone ; Dion CassiusSource ancienne, trois versions
Astrologues chassés d'Italie (an 16)Tacite, Annales II, 32Établi
Horoscopes de 410 avant notre èreRochberg, Babylonian Horoscopes (1998)Établi
Fondation de Bagdad (762)al-BīrūnīÉtabli, jour exact discuté
Tycho Brahe et SolimanDreyer (1890), d'après GassendiÉtabli
Kepler astrologueGingerich, Dictionary of Scientific BiographyÉtabli
Le quatrain et Henri IIBrind'AmourLien imprimé en 1614 seulement
Naylor et le R101Dean et al. ; Sunday Express (1930)Établi

Les archives de cet article viennent de musées et de bibliothèques, dans le domaine public ou sous licence libre : chaque légende donne la licence et la source. Les schémas et les reconstitutions du documentaire sont signalés comme tels.

Les sources de la vidéo

Chaque affirmation du documentaire renvoie à l'une de ces sources.

Tibère et Thrasylle

Bagdad, 762

Le zodiaque de Dendérah

Le plus ancien horoscope

Tycho Brahe et le sultan

Nostradamus et Henri II

Cecco d'Ascoli

Kepler astrologue

Naylor et le R101

Désastre

L'ascendant

La peste de 1348

Documentaire « Quand les rois obéissaient aux étoiles »

Les sources des images (archives montrées dans la vidéo)

Musées et bibliothèques, domaine public ou licences libres. Les schémas et reconstitutions sont signalés à l'écran.

Qui a écrit cet article, et comment nous vérifions

La rédaction Mektub écrit les articles et les documentaires de la chaîne MEKTUB et du site mektub.ai.

Les récits antiques sont présentés comme transmis par leurs auteurs (Tacite, Suétone, Dion Cassius), avec leurs divergences. Les faits viennent d'éditions savantes (Rochberg, Dreyer, Gingerich, Brind'Amour) et des sources citées ; quand une date est discutée, nous le disons. Les archives sont des documents authentiques de musées et de bibliothèques, dans le domaine public ou sous licence libre, avec leur crédit. L'astrologie est présentée comme une tradition et une lecture symbolique, pas comme un fait démontré. Notre méthode complète est sur la page Méthode.

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