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Lilith, première femme d'Adam ? L'histoire vraie de la Lune noire

Publié le · Lecture : 8 min · Par La rédaction Mektub

Non : la Bible ne raconte nulle part que Lilith fut la première femme d'Adam. Dans toute la Bible hébraïque, son nom n'apparaît qu'une seule fois, chez le prophète Isaïe, et pas dans la Genèse. L'histoire de la femme qui refuse d'être « en dessous » et s'envole naît bien plus tard, dans un livre hébreu du Moyen Âge, l'Alphabet de Ben Sira. Avant lui, il y a les démones de la nuit des Mésopotamiens ; après lui, des peintres, des poètes, des féministes, et enfin des astrologues, qui ont donné son nom à un point calculé de l'orbite de la Lune : la Lune noire.

Tableau de Rossetti : une femme aux longs cheveux roux, vêtue de blanc, se coiffe devant un miroir à main, entourée de roses
Lady Lilith, de Dante Gabriel Rossetti (1866-1868, visage repeint en 1872-1873), Delaware Art Museum, Wilmington. Lilith n'y est plus une démone : c'est une beauté qui se contemple. Archive : Delaware Art Museum, Wilmington (Samuel and Mary R. Bancroft Memorial) · licence domaine public · source

La Lune noire de chacun dépend du jour de sa naissance : la vôtre se calcule ici, offerte.

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Les chapitres de la vidéo
  1. 00:00 Lilith, la première femme d'Adam ?
  2. 00:29 La créature qui faisait peur : Mésopotamie
  3. 01:21 Un seul verset dans la Bible
  4. 02:07 Le Talmud et les bols d'incantation
  5. 02:45 Ben Sira : la femme qui refuse
  6. 03:31 La Kabbale et le Zohar
  7. 03:52 Goethe, Rossetti, Collier : un nouveau visage
  8. 04:48 Au XXe siècle, un symbole de liberté
  9. 05:24 De la légende au ciel : la Lune noire
  10. 06:03 Trois calculs, deux signes possibles
  11. 07:36 Et vous, où est votre Lune noire ?

Qui était Lilith avant la Bible ?

Bien avant la Bible, les Mésopotamiens redoutaient des démons appelés lilû, au masculin, et lilītu, au féminin. Les textes akkadiens les lient aux vents de tempête : des démones sans mari, qui rôdent la nuit, entrent par la fenêtre et cherchent les hommes (Dictionary of Deities and Demons in the Bible). On les rapprochait de Lamashtu, la démone qui menaçait les nouveau-nés. Contre ces peurs de la nuit, on portait des amulettes sur soi, on en accrochait près des berceaux.

Amulette de pierre gravée : une démone à tête animale, debout, entourée de symboles, avec une inscription cunéiforme en bas
Amulette contre la démone Lamashtu, Mésopotamie, Ier millénaire av. J.-C., Metropolitan Museum of Art. Ce n'est pas Lilith : c'est l'une de ces peurs de la nuit que l'on tenait à distance. Archive : Metropolitan Museum of Art, New York (1984.348) · licence CC0 1.0 (domaine public) · source

Dans un poème sumérien, « Gilgamesh, Enkidu et le monde souterrain », la déesse Inanna plante un arbre ; un serpent s'installe à ses racines, un oiseau dans ses branches, et dans son tronc une ki-sikil-lil-la, une « jeune fille fantôme » (ETCSL, université d'Oxford). En 1938, l'assyriologue Samuel Noah Kramer traduisait ce mot par « Lilith ». La traduction de référence d'aujourd'hui ne garde pas ce nom : certains chercheurs y voient une ancêtre de Lilith, d'autres non.

Et ce célèbre relief du British Museum, que l'on présente si souvent comme son portrait ? C'est la « Reine de la Nuit », vers 1800-1750 avant notre ère. Regardez sa couronne : ses cornes sont celles d'une divinité. Le musée cite trois hypothèses, une forme d'Ishtar, la déesse Ereshkigal ou une démone lilītu ; la plupart des spécialistes penchent pour une déesse (Collon, Iraq, 2007). Elle n'est probablement pas Lilith.

Relief en argile cuite vu de près : une figure féminine coiffée d'une haute couronne à plusieurs paires de cornes, mains levées tenant un anneau et un bâton
La « Reine de la Nuit », relief paléo-babylonien (vers 1800-1750 av. J.-C.), British Museum, détail de la couronne à cornes et des symboles de l'anneau et du bâton, attributs des dieux. Archive : British Museum, Londres (inv. 2003,0718.1) · licence CC0 1.0 (domaine public) · source

Lilith est-elle dans la Bible ?

Une seule fois. Ouvrez le livre d'Isaïe, chapitre 34, verset 14 : c'est le seul endroit de toute la Bible hébraïque où l'on trouve le mot lîlît (texte hébreu et traductions, Sefaria). Et ce n'est pas une femme. Le prophète décrit le pays d'Édom ravagé, rendu aux bêtes sauvages : « là aussi la lilith se reposera et trouvera un lieu de repos ».

Page de manuscrit hébreu à trois colonnes d'écriture carrée, avec de fines notes dans les marges
Codex de Leningrad, folio 232b (copié vers 1008-1010), Bibliothèque nationale de Russie : la page qui mène au chapitre 34 d'Isaïe, le seul où apparaît le mot lilith. Archive : Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg · licence domaine public · source

Ce mot unique, les traducteurs ne s'accordent même pas sur lui, et cela depuis l'Antiquité. La Bible grecque des Septante parle d'onocentaures ; la Bible latine de saint Jérôme, la Vulgate, écrit lamia, la lamie, et Jérôme précise dans son commentaire que la lamie « s'appelle Lilith en hébreu » (Jewish Encyclopedia). En français, selon la Bible que vous ouvrez, vous lirez « le spectre de la nuit » (Segond), « la lilith » (Darby), « l'orfraie » (Martin) ou « la lamie » (Lemaistre de Sacy) (comparateur de traductions). Un seul mot, cinq visages. Personne n'a effacé Lilith de la Bible : on l'a simplement traduite de façons différentes.

Grande page latine d'un manuscrit médiéval sur deux colonnes, avec des initiales rouges et bleues
Le livre d'Isaïe dans la Vulgate du Codex Gigas (début du XIIIe siècle), Bibliothèque nationale de Suède : dans cette Bible latine, la lilith d'Isaïe devient une « lamia ». Archive : Bibliothèque nationale de Suède, Stockholm · licence domaine public · source

Que dit le Talmud de Lilith ?

Des siècles plus tard, dans le Talmud de Babylone, achevé vers le VIe siècle, Lilith est nommée plusieurs fois. Elle y est une démone ailée aux longs cheveux. Le Talmud met en garde : « Il est interdit de dormir seul dans une maison, et quiconque dort seul dans une maison, Lilith le saisit » (Shabbat 151b). Ailleurs, parmi les malédictions d'Ève, il est dit qu'elle « laisse pousser ses cheveux comme Lilith » (Eruvin 100b).

Dans la Mésopotamie des Ve et VIe siècles, on écrivait aussi des incantations en spirale sur des bols de terre cuite, que l'on enterrait pour piéger les démons, dont les liliths (Metropolitan Museum of Art). Une démone, donc. Toujours pas d'Adam, toujours pas de première femme.

Bol de terre cuite posé sur un support, l'intérieur couvert d'une inscription araméenne en spirale autour d'une petite figure dessinée au centre
Coupe magique en judéo-araméen (période sassanide), musée Champollion de Figeac, photo Vigneron : le musée la présente comme une coupe dirigée contre Lilith. Archive : Musée Champollion, Figeac · licence CC BY 3.0 · source

D'où vient l'histoire de Lilith, première femme d'Adam ?

Il faut attendre le Moyen Âge. Le premier récit connu où Lilith est la première femme d'Adam se trouve dans un livre hébreu anonyme, l'Alphabet de Ben Sira, écrit entre le VIIIe et le Xe siècle ; les spécialistes ne parviennent pas à le dater plus précisément (Encyclopaedia Judaica). C'est un livre à l'humour souvent moqueur, que certains tiennent pour la première parodie de la littérature rabbinique (Ancient Jew Review).

Le décor : Ben Sira écrit une amulette pour guérir le fils du roi Nabuchodonosor, avec le nom de trois anges, et il explique pourquoi. Dieu, raconte-t-il, avait créé pour Adam une femme faite de terre, comme lui, et l'avait appelée Lilith. Elle refuse de se tenir en dessous : « nous sommes égaux, car nous sommes tous deux faits de terre ». Puis elle prononce le nom de Dieu, et elle s'envole (texte hébreu, Sefaria).

Aquarelle de nuit : un jardin clos de murets de pierre, des grenadiers chargés de fruits et une grande lune pâle dans un ciel bleu sombre
Le jardin qu'elle quitte : reconstitution en aquarelle de la scène de l'Alphabet de Ben Sira, plan du documentaire MEKTUB. Reconstitution en aquarelle réalisée pour MEKTUB, plan du documentaire

Voilà la scène qui a tout changé. Pas une démone de la tempête, pas une créature des ruines : une femme qui dit non, et qui part. Le livre a beau être satirique, il ne sort pas de rien : il explique un usage déjà répandu, celui des amulettes aux trois anges qui protégeaient les mères et les nouveau-nés (Jewish Virtual Library).

Pourquoi la Kabbale a-t-elle fait de Lilith une démone ?

Quelques siècles plus tard, en Castille, à la fin du XIIIe siècle, s'écrit le grand livre de la Kabbale : le Zohar, diffusé par Moïse de León (Encyclopaedia Judaica, « Zohar »). Il fait de Lilith une figure majeure des démons. La femme qui partait redevient une menace.

Page de titre imprimée en hébreu, encadrée d'un portique gravé à colonnes torses
Page de titre de la première édition imprimée du Zohar, Mantoue, 1558, Library of Congress. Archive : Library of Congress, Washington · licence domaine public · source

Comment Lilith est-elle devenue une beauté fatale ?

Puis l'Europe s'en empare. En 1808, dans le Faust de Goethe, pendant la nuit de Walpurgis, Faust demande qui est cette femme. Méphistophélès répond : « C'est Lilith. La première femme d'Adam. Prends garde à ses beaux cheveux » (Goethe, Faust I).

Lithographie en noir et blanc : deux silhouettes gravissent de nuit un sentier de montagne battu par le vent, sous un ciel tourmenté
Faust et Méphistophélès dans les montagnes du Harz, en route vers la nuit de Walpurgis où paraît Lilith : lithographie d'Eugène Delacroix pour le Faust de Goethe (1828), Metropolitan Museum of Art. Archive : Metropolitan Museum of Art, New York · licence CC0 1.0 (domaine public) · source

Dans les années 1860, le peintre Dante Gabriel Rossetti peint Lady Lilith, aujourd'hui au musée d'art du Delaware (Delaware Art Museum). Il écrit aussi un sonnet : de la première femme d'Adam, Lilith, on raconte qu'elle était « la sorcière qu'il aima avant le don d'Ève » (Rossetti Archive). En 1887, John Collier peint une Lilith enlacée par un grand serpent ; le tableau est conservé à Southport, en Angleterre (The Victorian Web). En un siècle, la démone est devenue une beauté fatale.

Pourquoi Lilith est-elle devenue un symbole féministe ?

Au XXe siècle, le regard se retourne. En 1972, la théologienne Judith Plaskow écrit un récit où Lilith et Ève deviennent alliées. En 1976, à New York, des femmes juives fondent une revue féministe et l'appellent Lilith, du nom de la première femme d'Adam (My Jewish Learning). En 1997, la chanteuse canadienne Sarah McLachlan lance une tournée de concerts de femmes, la Lilith Fair (NPR, via WAMC). Celle qui faisait peur devient celle qui libère. Mais au fond, c'est toujours la même histoire : quelqu'un qui refuse la place qu'on lui donne.

Qu'est-ce que la Lune noire en astrologie ?

Reste le ciel. La figure de la nuit y entre d'abord par une fausse découverte. En 1898, Georg Waltemath, un astronome de Hambourg, annonce une seconde lune, sombre et invisible. La revue Nature titre aussitôt « Another lunar hoax? », une nouvelle supercherie lunaire (Nature, 24 février 1898). Cette lune ne sera jamais observée. L'astrologue anglais Sepharial écrira plus tard qu'il a lui-même proposé de l'appeler Lilith (The Science of Foreknowledge).

Double page imprimée de la revue Nature de février 1898, en colonnes serrées, avec la rubrique astronomique
Nature, 24 février 1898 : la rubrique astronomique doute de la « seconde lune » de Waltemath. Exemplaire de la bibliothèque numérique de Basse-Silésie. Archive : Bibliothèque numérique de Basse-Silésie (Dolnośląska Biblioteka Cyfrowa), copie Internet Archive · licence domaine public · source

Aujourd'hui, la Lune noire des astrologues n'est pas un astre. C'est un point : l'endroit où l'orbite de la Lune s'éloigne le plus de la Terre, l'apogée. Ce point fait le tour du ciel en un peu moins de neuf ans, huit ans et dix mois environ (NASA, l'orbite de la Lune). Et il existe trois façons de le calculer : la Lune noire moyenne, la vraie et l'interpolée. La version dite vraie oscille chaque mois de part et d'autre de la moyenne, parce qu'elle traite l'orbite de la Lune comme une ellipse parfaite, ce qu'elle n'est pas (Astrodienst).

Un exemple calculé par MEKTUB : le 14 juillet 1990, la Lune noire moyenne est à 28 degrés du Scorpion, la vraie est déjà en Sagittaire. Sur les dates de naissance calculées de 1940 à 2010, un peu plus d'une sur trois donne ainsi deux signes. Et ne la confondez pas avec l'astéroïde 1181 Lilith, découvert à Alger en 1927 : un vrai rocher, sans aucun rapport avec la Lune noire (NASA JPL). Et la vôtre ? Voyez dans quel signe elle se trouvait à votre naissance.

Que lisent les astrologues dans la Lune noire ?

Pour plusieurs, la liberté : Joëlle de Gravelaine décrit une Lilith « libre et indomptable » (présentation de l'éditeur). Pour d'autres, notre part d'ombre : Hélèna Dryburgh invite à « apprivoiser vos parts d'ombre » (Éditions Eyrolles). Souvent, le refus. Parfois, une exigence d'absolu : Luc Bigé intitule son livre La Lune noire, un vertige d'absolu. D'autres en font un chemin de transformation, et beaucoup la rattachent au féminin sacré, comme la « Grande Déesse » de Gravelaine.

Les astrologues ne s'accordent même pas sur le point à regarder. Et selon Astrodienst, grand éditeur d'éphémérides, cette tradition est surtout née en France, où les livres sur la Lune noire se multiplient dès les années 1980. Chez MEKTUB, la moyenne sert de référence ; quand la vraie tombe dans un autre signe, nous donnons les deux. Votre Lune noire n'est pas votre signe : elle change de signe tous les neuf mois environ.

Que retenir de l'histoire de Lilith ?

Une démone des ruines. Une femme qui dit non. Une beauté fatale. Un emblème. Et un point du ciel. Chaque époque a donné à Lilith le visage de ses peurs ou de ses désirs, et le ciel des astrologues a hérité de tous ces visages. Ce point se calcule à la minute près ; ce qu'on y lit reste une interprétation, et elle vous appartient. Pour aller plus loin, découvrez pourquoi Mercure semble reculer dans le ciel et comment des rois ont gouverné en écoutant leurs astrologues.

Pour la lire dans votre propre ciel, avec ses trois miroirs :

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Ce que disent les sources, et avec quelle certitude

FaitSource principaleCertitude
Démones lilû et lilītu en MésopotamieHutter (1999), Encyclopaedia JudaicaÉtabli
« Jeune fille fantôme » de l'arbre d'Inanna = LilithKramer (1938) contre ETCSLDiscuté
Reine de la Nuit = LilithBritish Museum, Collon (2007)Discuté, minoritaire
Un seul verset biblique, Isaïe 34, 14Texte massorétiqueÉtabli
Lamia dans la Vulgate, traductions variéesVulgate, Bibles françaisesÉtabli
Lilith démone ailée dans le TalmudShabbat 151b, Eruvin 100bÉtabli
Lilith première femme d'AdamAlphabet de Ben Sira (VIIIe-Xe s.)Tradition rapportée (récit, date discutée)
Lilith dans le ZoharEncyclopaedia JudaicaÉtabli
Goethe 1808, Rossetti 1866-1868, Collier 1887Œuvres, muséesÉtabli (Collier : 1887 probable)
Revue Lilith 1976, Lilith Fair 1997JWA, NPRÉtabli
Seconde lune de Waltemath, 1898NatureÉtabli (jamais observée)
Nom de Lilith proposé par SepharialSepharial lui-mêmeTradition rapportée (une source)
Lune noire = apogée, tour en 8 ans et 10 moisNASA, AstrodienstCalculé
Une date sur trois environ avec deux signesCalcul MEKTUB, 1940-2010Calculé
Ce que la Lune noire signifieAstrologues citésLecture symbolique

Les sources de la vidéo

Les sources des images

Images de cet article :

Autres archives montrées dans la vidéo :

Les scènes en aquarelle et les illustrations sans archive sont des reconstitutions réalisées pour MEKTUB ; schémas et calculs : MEKTUB.

Qui a écrit cet article, et comment nous vérifions

La rédaction Mektub écrit les articles et les documentaires de la chaîne MEKTUB et du site mektub.ai.

Les faits historiques viennent des textes eux-mêmes (Bible hébraïque, Vulgate, Talmud, Alphabet de Ben Sira, Goethe, Rossetti) et d'ouvrages savants (Encyclopaedia Judaica, Dictionary of Deities and Demons in the Bible), avec leur niveau de certitude ; quand les chercheurs ne s'accordent pas, nous le disons. Les récits sont présentés comme des récits. La Lune noire est calculée par nos éphémérides (moyenne de référence, vraie indiquée quand elle diffère). Les archives sont des documents de musées et de bibliothèques, dans le domaine public ou sous licence libre, avec leur crédit. Notre méthode complète est sur la page Méthode.

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